Archives expositions personnelles France

Archives expositions personnelles (T)

Le texte d’Amélie Lavin

Être artiste, c'est une activité sans fin, toujours réinventée et jamais aboutie. C'est encore plus vrai chez certains artistes qui ont fait le choix d'une pratique où l’oeuvre toute entière est à chaque fois remise sur le métier, où chaque nouvelle idée, chaque nouvelle forme, chaque nouvelle tentative en amène une autre, et encore une autre, tout en venant à chaque fois réinterroger le travail passé. Cette attitude – car c'en est une – nous avons pris l'habitude de la nommer celle du work in progress.
























































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In progress. En chantier. Le chantier est d'ailleurs une bonne entrée en matière pour parler du travail de Morgane Tschiember et de l'exposition qui se prépare pour le musée de Dole. En chantier, parce que son travail a à faire avec la matière, les matériaux, leurs qualités, leurs états, ce qui leur arrive, ce qui les transforme. En chantier parce que son travail est rude, brut, voire brutal, qu'il utilise, ou va utiliser, des matières et des formes propres aux métiers du bâtiment, de la construction : béton, verre, métal, mousses isolantes, briques, murs, sols, plafonds... En chantier parce qu'elle produit une oeuvre ouverte, qui cherche dans toutes les directions, pousse comme une plante ou une construction sauvage et déterminée à la fois à essayer tout, le possible et l'impossible. En chantier parce que chaque expérience d'une forme ou d'une matière en appelle une autre et que rien n'a de fin.


En chantier parce que son oeuvre est à la fois forte et fragile, qu'elle conduit ses recherches, ses expériences, comme des protocoles, dans une grande rigueur, avec la détermination d'une aventurière qui ose mélanger peinture à l'huile et peinture à l'eau dans ses Rolls ; travailler des terres souples qui deviendront dures et fragiles comme la céramique des Shibari pour la ligoter comme une chair sensuelle selon des principes appris auprès d'un maître du bondage japonais ; gorger de céramique des mousses, qui vont brûler à la cuisson, faisant fondre et fusionner le moule dans la forme qu'il a fait naître ; chercher l'alliance impensable entre des états contraires de la matière. Une grande rigueur, mais alliée à l'acceptation des accidents, du hasard qui – comme en recherche fondamentale – amènent bien souvent à des découvertes impensées.


De plus en plus, il apparaît clairement que le travail de Morgane Tschiember s'organise comme un système, mais complexe, ramifié, empruntant, pour paraphraser une terminologie borgesienne, des « voies aux sentiers qui bifurquent ».


Empirique et concret, son travail s'ancre, il est vrai, dans une dimension très terre à terre, très physique, mettant au centre une sorte de corps à corps permanent avec la matière, laissant d'ailleurs volontairement visible dans ses oeuvres les traces du « faire », du geste, donnant à voir à la fois le processus de production mais aussi la trace de son propre corps. Ainsi de l'empreinte de son souffle matérialisé dans ces Bubbles, où le verre soufflé vient couler dans des formes molles et hypersensuelles sur des structures de métal très architecturées. Ou des Rolls qui conservent la trace de ce mélange impossible, qui confine au combat organisé, entre l'eau et l'huile.


Mais ce rapport au monde - les mains dans le cambouis pourrait-on dire, puisque l'artiste tient toujours à faire elle-même et non à déléguer le processus de production de l'oeuvre – est physique jusqu'à la métaphysique, c'est un système dynamique, où le mouvement est à l’oeuvre en permanence, où il est question de façon obsédante de transformation, de seuil, de passage d'un état à un autre : la matière première des Bubbles passe de l'état de sable à celui de liquide en fusion soufflé puis de verre aux formes molles et organiques ; elle redeviendra sable dans le paysage entropique de Pow(d)er. Et elle sera béton dans de nouvelles formes étranges tout juste apparues dans l'atelier de l'artiste, coulées dans des moules en carton, et bien difficiles à décrire : monumentales et effondrées à la fois,

elles sont comme des corps étrangers, à la fois météorites tombées du ciel et morceaux de corps pétrifié dans une matière grise et rugueuse.

Dynamique, entropique, chaotique – au sens d'un chaos organisé, comme nous l'a appris la physique moderne - l'exposition de Morgane Tschiember au musée de Dole sera Taboo, parce qu'elle ira là où d'ordinaire l'art s'interdit d'aller.


Parce qu'il y sera question justement de ces états et de ces formes paradoxales. De contradictions que l'artiste ne cherche pas à résoudre mais à faire résonner, se refusant toujours à choisir entre les a priori féminins et masculins, entre la rigueur et la sensualité, entre le minimalisme et l'antiforme, entre le monumental et le fragile, entre le geste et sa trace, entre le moule et le contre-moule, entre la peinture et la sculpture, entre la sculpture et l'architecture, entre le temps et l'espace...


Taboo parce que cette exposition dessinera le récit abstrait d'une archéologie du futur qui s'ouvrira sur des ruines et des explosions, sur l'idée de l'accident et de la dérive comme chemin, comme processus de création à part entière.


Taboo parce qu'elle se donnera comme horizon des seuils, des obstacles, des murs, tour à tour effondrés ou infranchissables, plutôt que l'évidence d'un parcours aisé et fluide. Parce qu'elle placera en son coeur une forme close, un petite structure en verre qui délimitera au centre de l'exposition un espace transparent, visible mais impénétrable où seront projetées des images, celles d'un film. Une installation comme une réminiscence d'une grotte platonicienne où sembleront naître et mourir les images ; une forme condensée et quasi métaphorique du cinéma pensé comme ce « trou dans la vie » dont parle Robert Smithson, qui « grandit ou rapetisse dans des proportions déconcertantes. On est baladé entre l'infiniment élevé et l'infiniment profond. On est perdu entre l'abîme intérieur et les horizons extérieurs illimités. N'importe quel film nous fait baigner dans l'incertitude »...


L'exposition, à l'image du travail de l'artiste, est elle aussi, au moment où nous écrivons ces lignes, encore incertaine, encore in progress... Le travail de Morgane Tschiember s'élève contre les évidences et l'exposition que nous bâtissons, à Dole, avec elle, est aussi en chantier.



  Morgane Tschiember, Taboo
  Musée des beaux-arts, Dole

  06.03 - 24.05.2015

Morgane Tschiember, Taboo, Musée des beaux-arts, Dole

© ArtCatalyse / Marika Prévosto 2015. Tous droits réservés

Exposition du 14 mars au 30 août 2015. Musée des Beaux-Arts de Dole, 85 rue des arènes - 39100 Dole. Tél. : +33 (0)3 84 79 25 85. Ouverture tous les jours de 10h à 12h & de 14h à 18h, sauf dimanche matin et lundi.